vendredi 20 mars 2020

Ermites dans la taïga - Vassili Peskov




        « À bord d'un hélicoptère des services météorologiques qui relevait le niveau des neiges dans les Saïan, nous survolions l'Abakan.
        La rivière s'étirait comme un ruban blanc entre les montagnes avec, par endroits, des taches noires d'eau vive qui résistaient aux glaces. Çà et là, le dessin blanc d'une empreinte de renne. Effleurée par le soleil de mars, l'austère forêt sibérienne somnolait, immobile, dans les montagnes. Les instruments de mesure des neiges clignotaient. "La couche est épaisse ? – En moyenne, jusqu'à la ceinture, mais elle atteint parfois plus de deux mètres", a répondu l'hydrologiste. Inaccessible, impénétrable, la forêt était noyée sous la neige. Difficile d'imaginer qu'il y eût ici un foyer de vie. Pourtant il était bien là. »



        En 1978, un groupe de géologues en expédition dans un des coins les plus isolés de la Sibérie tombe par hasard sur une famille qui vit là, complètement coupée de toute société humaine depuis 35 ans ; avant cela, ils vivaient un peu plus loin, dans une communauté de vieux-croyants.
Les vieux-croyants sont en schisme avec l'Église russe depuis 1653, à la suite d'une réforme de la liturgie et d'une nouvelle traduction des textes sacrés. Ils furent contraints de s'exiler aux confins de la Russie pour échapper aux autorités. (Vassili Peskov résume très bien tout ça.)
        La famille qui nous intéresse (les Lykov : Karp, le père (80 ans) et ses enfants (entre 56 et 39 ans) : Savvine, Natalia, Dmitri et Agafia) se rattache à cette minorité fidèle à des pratiques religieuses et une vision du monde figée depuis plus de trois siècles... Et cela frappe plus d'une fois lors du récit de Vassili Peskov, journaliste qui les a rencontrés à de nombreuses reprises, notamment dans une conversation avec le père, Karp Ossipovitch.


« Le tsar Alexeï Mikhaïlovitch (Alexis), son fils Pierre, le patriarche Nikon avec "sa manière diabolique de se signer des trois doigts*", ces personnages étaient pour Karp Ossipovitch des ennemis intimes et organiques irréversibles. Le vieillard parlait d'eux comme si quelques cinquante ans seulement, et non trois siècles, le séparaient de leur règne. »

*Un des changements apportés par la réforme de Nikon imposait de se signer avec trois doigts (en référence à la Trinité) plutôt qu'avec deux doigts, comme on avait l'habitude de le faire jusqu'alors.


Source 




        Les Lykov vivent en complète autarcie et doivent subvenir à tous leurs besoins eux-mêmes (du moins jusqu'à ce que la Russie découvre leur histoire et que les colis et enveloppes ne commencent à arriver chez Vassili Peskov « pour les Lykov »). Ils dépendent totalement des caprices de la nature. On apprend notamment que, plus que les ours, ils redoutent les écureuils qui peuvent s'attaquer à leurs provisions de graines et déclencher une disette.


        « Des saisons de disette ? Oui, 1961 aura été une année terrible pour les Lykov. La neige de juin, accompagnée d'un gel assez violent, emporta toutes les cultures. Le seigle succomba à la froidure et les pommes de terre n'y survécurent que pour garnir le stock de semence. [...]
        Cette année-là la mère mourut de faim. »



        J'en ai un peu honte maintenant, mais j'ai parfois été lassée, (surtout dans la suite) par Agafia qui semble se plaindre constamment tout en refusant de déménager ; mais en préparant cet article, je me rappelle qu'elle a bien mille raisons de se plaindre d'une vie aussi rude, où le travail ne cesse pratiquement jamais (à part peut-être pendant le charmant hiver sibérien, quand il n'y a plus rien à récolter ou à planter). Déménager paraît impensable, tout d'abord parce que pour un Lykov, ce serait un péché (tout ce qui vient du « siècle » (comprendre « le monde moderne») est refusé, même si on verra que, petit-à-petit, ils arrivent à quelques compromis). Et comment vivre ailleurs quand on a connu que ça ? Oui, Agafia peut se plaindre et c'est vraiment touchant de se dire que les colis continuent encore d'affluer, avec les coups de mains en tous genres (comme lorsque des pompiers sont venus leur construire une nouvelle isba).



Août 1983 : « Dévoré de curiosité, je fais le voyage avec le mandat des lecteurs fascinés par l'histoire des Lykov : "Retournez-y, nous attendons." »

Octobre 1984 : « Eh bien non ! Dans le tourbillon des événements, des affaires et des accidents, nos lecteurs n'oublient pas les Lykov.
    "Comment ça va, là-bas ?" »



Vassili Peskov et Agafia Lykov
(Source)



        Vassili Peskov fait le lien entre les Lykov et le reste du monde. Il retourne régulièrement à l'ermitage pour prendre des nouvelles (pressé par les lettres de ses lecteurs) mais aussi pour évaluer les besoins. Il est plus qu'un journaliste, plus qu'un observateur dans cette histoire ; cet engagement est vraiment touchant. Et il n'est pas le seul. On rencontre également un géologue de la base proche de l'ermitage au destin très émouvant : Erofeï.


« J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer le "parrainage" d'Erofeï Sazontievitch Sedov. Eh bien, il vient de refuser une promotion professionnelle qui lui était proposée sur un autre secteur : "Je ne peux pas abandonner les Lykov." »




        Vassili Peskov ne manque pas de demander au père comment ont été digérés ces nouveaux contacts avec le monde :


« Peut-être regrettaient-ils d'être mêlés au "siècle" et de voir de si près la vie à laquelle il s'étaient dérobés ? "Bah ! Vassili MikhaÏlovitch, en sept ans nous n'avons rien enduré de mal. J'en rends grâce à Dieu, nous ne voyons que de bonnes choses." »

Une chose est certaine, c'est que leur vie a changé et qu'ils ont évolué depuis leur rencontre avec les géologues, surtout Agafia, la cadette : 


« J'ai connu Agafia sauvage, barbouillée de suie. C'était une enfant adulte, pas bête du tout, mais socialement déconnectée. Encore aujourd'hui ceux qui la découvrent ont cette impression. Pour moi, toutefois, c'est déjà une autre Agafia. Elle est plus retenue, plus réfléchie, mais plus ironique aussi, plus soignée, plus ordonnée dans son ménage. [...] Sa langue s'est enrichie. Elle utilise une foule de mots nouveaux, souvent inattendus. Sa mémoire phénoménale enregistre tout ce qu'elle voit. [...] Elle devine la force du "siècle" en même temps que ses faiblesses, comprend parfaitement la dépendance qui la rattache au monde humain tout en érigeant fort sagement des limites à cette dépendance. »


(Source)



         Ermites dans la taïga fait partie de ces livres dont on a du mal à expliquer l'attrait. Ce livre m'a captivée alors que les grands événements y sont rares. C'est le quotidien des Lykov que j'ai trouvé passionnant, leur lutte pour survivre dans une nature loin d'être toujours clémente mais qu'ils connaissent tellement bien. J'ai été frappée par leur ingéniosité et leur habileté (ils savent absolument tout faire : construire, filer, fabriquer des seaux en écorce de bouleau, etc.). 
J'ai été amusée de découvrir leur vision du monde, de les voir confrontés à des gens « du siècle » dont certains sont devenus des amis malgré tout. J'ai été émue par le dévouement de Vassili Peskov, de Erofeï et de tant d'autres. 
        Comme les lecteurs du journal de Vassili Peskov, je ne me lassais pas, je voulais toujours en savoir plus sur les Lykov. 
        Une lecture étrangement addictive, un bol d'air à avaler d'un lampée.

lundi 27 janvier 2020

Les Évaporés - Léna Mauger et Stéphane Remael




        Tout plaquer pour tout recommencer... Ça en fait rêver plus d'un. D'ailleurs, dans le prologue des Évaporés Stéphane Remael évoque sa propre envie de fuir (qui n'est heureusement plus d'actualité).
Mais, loin de nos conceptions romantiques, à l'origine des disparitions évoquées dans ce livre, il y a des dettes, les menaces de la mafia et surtout, le déshonneur qui prend si facilement un tour dramatique au Japon. Certains fuient après un échec : un examen raté, un licenciement, etc. 



« Je n'ai pas songé à une nouvelle vie, je me suis enfui, c'est tout. S'enfuir n'est pas glorieux. Ni argent, ni statut social. L'essentiel est de rester vivant. »


        On estime que 100.000 Japonais disparaissent chaque année. Certains se suicident, les autres fuient et sont condamnés à vivre en clandestins dans leur propre pays. Ils sont relégués aux marges de la société, parfois dans des quartiers réservés aux exclus, comme celui de Sanya à Tokyo, dont le nom ne figure d'ailleurs pas sur les cartes. Ils sont exploités comme intérimaires bon marché.
Le pire ? 



« Un soir brûlant, trois types sans âge se parlent au bar. Ils lèvent leur verre à l'espoir. Un rabatteur leur a proposé un travail. Logé, nourri, deux mois durant au moins. Il faudra nettoyer, balayer, jeter des gravats dans des sacs. Des gravats de la centrale de Fukushima. Des poussières du nucléaire. Demain, ces disparus deviendront liquidateurs. S'ils n'en reviennent pas, personne ne les cherchera. "C'est comme ça, on n'y peut rien." » 

Une des nombreuses photos de Stéphane Remael qui illustrent Les Évaporés. Vous pouvez aller sur son site pour en voir plus : https://www.stephaneremael.com/thevanished)




        Ce livre est aussi passionnant qu'émouvant. D'un côté, j'avais envie de le dévorer, fascinée par ces destins tragiques, touchants et tous différents. D'un autre côté, j'ai souvent ressenti le besoin de refermer le livre quelques instants pour digérer ce que je venais de lire. Après tout, on parle de vies brisées.
Un des témoignages qui m'a le plus touchée est celui de Hashi, qui a d'abord fui dans l'intention de se suicider. 



        « La boue a pénétré mes chaussures, j'avance à pas lents, je parle aux arbres. J'imagine le téléphone du salon qui sonne dans le vide, mon patron furieux, ma femme en larmes. Et puis mon père, pragmatique comme toujours, qui a certainement déjà recruté un détective. Appartement fouillé, courrier épluché : que devine le limier, sinon que je suis un homme faible ? »


Finalement, il s'écroule de fatigue dans la forêt où il est venu pour se pendre et se réveille chez un vieil homme qui le nourrit, lave ses vêtements et lui donne un peu d'argent. Hashi va de petit boulot en petit boulot, finit dans un pressing...


        « Puis le pressing ferme, ça recommence, le sentiment d'échec, la honte, la fatigue, le cerveau en surchauffe. La chute est rapide. J'ai l'impression de la regarder de l'extérieur. Ce n'est pas moi, pas encore. Je perds mes dents, le suicide guette. Je suis un renégat, rouage pourri d'une grande machine. Invisible, inutile. Une vie pareille, il y a de quoi devenir fou. À un moment, je deviens fou. Mais j'ai de la chance. Malgré tout, j'ai de la chance. »


Il tente de renouer un tant soit peu avec son ancienne vie mais il est trop tard.


« Depuis, je meurs, lentement. Les bonheurs perdus, ça ne se rattrape jamais. »




        Et il y a tant d'autres témoignages émouvants... Je ne résiste pas à l'envie d'évoquer Yukio Shige, policier à la retraite, qui passe ses journées à arpenter les bords d'une falaise où beaucoup de gens viennent pour se suicider. Yukio
« s'est donné pour mission de dissuader les désespérés d'en finir dans les flots ». « Il y consacre tout son temps et son énergie. » Il a même fondé une petite association.

« M. Shige reconnaît les désespérés à leurs vêtements foncés, à l'absence de sac et d'appareil photo. "Je les approche doucement et je murmure : comment allez-vous ? Ils rougissent et éclatent en sanglots. Souvent, ils n'attendent que cela, un mot, un geste." »


« Mon association a sauvé 248 personnes du suicide en sept ans. »




         J'ai dit que c'est un livre aussi passionnant qu'émouvant. L'évocation de certains chapitres ne manquera pas de vous intriguer : on découvre l'existence d'une petite entreprise de « débarras en tout genre » qui aide notamment les gens à s'évaporer ; un autre chapitre particulièrement marquant traite des camps de redressement pour cadres (si votre patron estime que vos performances sont décevantes, il peut choisir de payer pour vous y envoyer une dizaine de jours afin que vous appreniez à être un bon employé).




        Le sujet très riche des disparitions volontaires permet de livrer un tableau inédit du Japon. Ce qui ne veut pas dire que cet ouvrage s'adresse à des spécialistes : ma propre culture sur le sujet est celle du pékin moyen (oui, je sais : Pékin, c'est en Chine).



« Si nous avons à faire à des Chinois de Chine ça ne marche plus. »
(OSS 117 : Rio ne répond plus (je recommande chaudement))


        Le phénomène des disparitions volontaires est un sujet tabou au Japon. Léna Mauger et Stéphane Remael ont d'ailleurs eu beaucoup de mal à trouver des correspondants qui puissent les aiguiller dans leurs recherches. La plupart du temps, les gens se fermaient dès que le mot « johatsu » (évaporés) était prononcé ; ils inventaient des excuses peu convaincantes pour couper court à toute collaboration.
Et c'est là qu'on touche au plus grand mérite des Évaporés : donner une existence à ceux qui n'en ont plus. Pour les disparus, cette conversation avec des étrangers était une occasion unique de se confier sans craindre de jugement. Ils ont trop honte pour se confier à leurs compatriotes.





        « Sakae voit son archipel comme une Cocotte-Minute. Les habitants bouillent à petit feu, soumis à une perpétuelle mise à l'épreuve. Lorsque la pression devient intenable, ils s'échappent. Ce sujet, tabou, renvoie aux fondements mêmes de la société nippone tout comme les trente-trois mille suicides annuels, soit quatre-vingt-dix répertoriés chaque jour. "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir, c'est bon pour un robinet", s'amusait Boris Vian. Au Japon, la philosophie s'inverse : un homme digne de ce nom s'en va. »



        Ce n'est pas une lecture légère mais je ne pense pas que ça nous fasse du mal de compatir. Je crois que ça peut valoir le coup de laisser une chance à ces évaporés de faire entendre leur voix. Ce n'est pas chez eux qu'ils pourront la faire entendre.
Il est sûrement aussi important de voir ce que cela peut donner quand on traite les hommes comme des robots ou de simples outils.
Aussi, montrer cette face cachée du Japon est sûrement un excellent moyen de le comprendre, loin des images d'Épinal et clichés en tous genres



        Ultime argument : Léna Mauger et Stéphane Remael ont certes eu le nez de choisir un sujet passionnant, la ténacité remarquable d'enquêter alors que peu de gens étaient disposés à les aider mais par-dessus le marché, les textes sont très bien écrits et les photos vraiment magnifiques et expressives ; elles me semblent bien traduire ce que les auteurs ont pu ressentir sur place, même quand l'objectif s'arrête sur des décors austères ou dépouillés ; et bien sûr, elles donnent un visage aux évaporés, aux détectives, aux parents éprouvés par la disparition de leur enfants...


Ce livre est une perle. Une claque. Une perle qui m'a collé une claque. (Diantre. On se croirait chez Lewis Carroll).

jeudi 5 décembre 2019

Noël russe - Ivan Chmeliov





    Nouveau coup de cœur (de saison) pour un petit livre pourtant tout simple. 
    Dans Noël russe/Рождество (cette édition est bilingue (prononcez « rajdiestvo », et roulez-moi ce « r »)), le narrateur s'adresse à un enfant pour lui décrire un Noël en Russie au début du XXème siècle : les préparatifs, l'arrivée de convois de cochons, les sapins qui envahissent les places de la ville pour les transformer en petites forêts, etc. ... 


    « Tu me demandes, petit, de te raconter la Noël russe. Après tout ?... Ce que tu ne comprendras pas, ton cœur te le soufflera.
    Imagine... je suis à peu près grand comme toi. La neige... tu connais la neige ? Elle est rare par ici et... sitôt tombée, sitôt fondue. Mais là-bas, en Russie, quand ça s'y met... trois jours durant, on ne voit plus la lumière ! »



    Depuis l'exil, le narrateur se remémore le Noël russe avec une nostalgie communicative : ce Noël russe devient notre Noël . Comme l'enfant auquel il s'adresse, nous nous émerveillons de tout ce qu'il décrit, y compris des détails en apparence insignifiants qui font tout le sel de ce récit, parce qu'ils nous transportent en Russie plus résolument que ne l'auraient fait des descriptions de monuments de cartes postales (coucou Basile-le-bienheureux... au revoir Basile-le-bienheureux !).


    « Le jour du Sotchelnik, la veille de Noël, on ne mange rien, souvent, jusqu'à la première étoile. [...]

    Souvent, en attendant l'étoile, on a le temps de gratter toute la glace des vitres, et il y en a, avec le froid ! Ça, fiston, c'est de toute beauté ! Ça fait comme de petits sapins, des broderies, une vraie dentelle ! Tu grattes de l'ongle : alors, cette étoile, elle vient ? La voilà ! La première ! Et une autre là-bas !... Les vitres sont toutes bleues, maintenant. Le poêle crépite de froid, les ombres dansent. »



Que c'est bon de se mettre à la place d'un enfant le temps d'un texte ! Le remède ultime au blasement !



    Tout en étant facile d'accès, Noël russe est un texte atypique qui a le mérite d'être intéressant à différents niveaux : il satisfera les curieux d'histoire, de culture russe mais aussi ceux qui recherchent tout simplement un peu de poésie, ou ceux qui veulent être dépaysés ; il s'adresse aux adultes comme aux plus jeunes.
Pour ne rien gâcher, c'est une belle édition : la couverture sublime, la qualité du papier légèrement gaufré, les petites illustrations en noir et blanc pleines de charme,... Un bonheur de lecture !

   


(Ceux qui veulent travailler leur russe pourront faire comme moi et accompagner leur lecture du livre audio disponible ICI.)


dimanche 18 août 2019

L'Ensorcelée - Barbey d'Aurevilly






    « J'ai toujours été grand amateur et dégustateur de légendes et superstitions populaires, lesquelles cachent un sens plus profond qu'on ne croit, inaperçu par les esprits superficiels qui ne cherchent guère dans ces sortes de récits que l'intérêt de l'imagination et une émotion passagère. Seulement, s'il y avait dans l'histoire de l'herbager [l'interlocuteur du narrateur] ce qu'on nomme communément du merveilleux (comme si l'envers, le dessous de toutes les choses humaines n'était pas du merveilleux tout aussi inexplicable que ce qu'on nie, faute de l'expliquer!), il y avait en même temps de ces événements produits par le choc des passions ou l'invétération des sentiments, qui donnent à un récit, quel qu'il soit, l'intérêt poignant et immortel de ce phénix des radoteurs, dont les redites sont toujours nouvelles, et qui s'appelle le cœur de l'homme. » 

    

    Je crois que j'ai rencontré un personnage qui me hantera plus obstinément que le Dracula de Bram Stoker (à lire tout de même si vous êtes d'humeur pour une bonne dose d'aventure et de fantastique maîtrisé, comme je vous l'explique ici : https://potesenpapier.blogspot.com/2017/10/dracula-bram-stoker.html). Pas tellement d'aventure dans L'Ensorcelée mais beaucoup de drame, agrémenté de quelques passages à vous faire frissonner par 35°. Outre les frissons, vous pourrez ajouter à la liste des effets secondaires quelques serrements de gorge provoqués par le lyrisme d'une plume virtuose. Pas la peine d'appeler votre médecin, il n'y pourra rien ; je vous aurai prévenus : la littérature c'est pas pour les chochottes.






L’abbé de la Croix-Jugan
fusain de Georges Leduc
(source)

Mais venons-en au personnage qui fait une si rude concurrence à Dudu (la Dracule) : l'abbé de la Croix-Jugan. Je laisse à l'interlocuteur de notre narrateur le soin de vous le présenter : 

« Il paraît qu'il avait chouané, tout prêtre qu'il fût, car il était moine à l'abbaye de Blanchelande quand l'évêque Talaru, un débordé qui s'est bien repenti depuis, m'a-t-on raconté, et qui est mort comme un saint en émigration, y venait faire les quatre coups avec les seigneurs des environs ! L'abbé de la Croix-Jugan avait pris sans doute, dans la vie qu'on menait lors à Blanchelande, des ces passions et de ces vices qui devaient le rendre un objet d'horreur pour les hommes et pour lui-même, et de malédiction pour Dieu. Je l'ai vu, moi, en 18.., et je puis dire que j'ai vu la face d'un réprouvé qui vivait encore, mais comme s'il eût été plongé jusqu'au creux de l'estomac en enfer. »

Après avoir participé à une bataille qui était « la dernière espérance des Chasseurs du Roi », la Croix-Jugan tente de se suicider. Son visage en garde de terribles marques (avec l'aide de quelques « Bleus » qui passaient par là pendant sa convalescence).

La plupart du temps, l'abbé porte un chaperon pour dissimuler ses blessures...


« L'espèce de chaperon qu'il portait tomba, et sa tête gorgonienne apparut avec ses larges tempes, que d'inexprimables douleurs avaient trépanées, et cette face où les balles rayonnantes de l'espingole avaient intaillée comme un soleil de balafres. Ses yeux, deux réchauds de pensées allumés et asphyxiants de lumière, éclairaient tout cela, comme la foudre éclaire un piton qu'elle a fracassé. Le sang faufilait, comme un ruban de flamme, ses paupières brûlées, semblables aux paupières à vif d'un lion qui a traversé l'incendie. C'était magnifique et c'était affreux ! »

L'abbé est sanctionné par sa hiérarchie pour avoir participé aux combats. Il doit retourner à Blanchelande (où il était affecté avant la guerre) et assister à la messe dominicale mais ne peut la célébrer, jusqu'à ce que sa peine soit purgée. Souvent, il disparaît toute la semaine et revient juste à temps pour remplir son obligation.

C'est un personnage aussi fascinant qu'inquiétant, avec une aura surnaturelle à vous faire exploser le village. Mais, ce n'est pas lui le héros de notre roman. 





« [...] à la maison, plus de femme, monsieur, plus de ménagère, plus de maîtresse le Hardouey, mais une arbalète rompue, une anatomie dans un coin ! » (Illustration : Femme assise vue de dos, Vilhem Hammershoi ; source : Images d'art)


    Jeanne le Hardouey est la pauvre
« ensorcelée » de cette histoire. Mais rien ne laissait présager qu'elle puisse perdre la tête, elle qu'on désigne comme la digne fille de « Louisine-à-la-hache » (je vous laisse découvrir cette histoire par vous-mêmes, mais en résumé : sa mère n'était pas très impressionnable).
Jeanne est issue d'une famille noble, les Feuardent. Devenue orpheline, elle s'est retrouvée obligée de consentir à épouser un certain le Hardouey.


« Jeanne-Madelaine n'aimait guère son prétendu. Le sang des Feuardent bouillonnait dans ce cœur vierge, à l'idée d'épouser un paysan, et un homme comme Thomas le Hardouey, beaucoup plus âgé qu'elle, et d'une rudesse de mœurs et de caractère qui choquait ses instincts de jeune fille. Elle ne l'agréa donc point tout d'abord. Il fallut même le cruel empire des circonstances pour la décider, non pas à donner sa main, mais à se laisser prendre par cet homme pour qui elle n'éprouvait que de l'éloignement. » 

Le pragmatisme qui l'a faite accepter ce mariage en sera aussi le moteur : contre toute attente, Jeanne gère son ménage avec détermination et semble se faire à cette existence pour laquelle elle ne semblait pas être née.
Son existence de femme de cultivateur s'écoule donc sans surprises, jusqu'au jour où un mystérieux prêtre encapuchonné apparaît aux vêpres de Blanchelande. Elle y reconnaît vite quelqu'un pour qui il n'y a plus de place dans la France post révolutionnaire ; comme la Feuardent en elle (typiquement, je vous livre là une « fast interprétation » à emporter ; le roman est plus riche, plus complexe).




    Attention cependant : L'Ensorcelée ne raconte pas la liaison d'une femme mariée qui s'ennuie.  En tout cas, je ne l'ai pas du tout vu comme ça (et typiquement ce genre d'histoires me barbe terriblement plus que la triste existence de ces femmes mal mariées ; ce qui me pousse en général à tromper ces romans avec d'autres).
Il n'y a pas de « liaison » entre l'abbé de la Croix-Jugan et Jeanne le Hardouey tout simplement pare que l'abbé semble complètement coupé du monde, ou du moins du présent (il n'entretient des semblants de relations qu'avec des personnes qu'il a connu dans sa jeunesse).
Cette distance et la force de caractère de Jeanne rendent d'autant plus mystérieuse et effrayante l'emprise que l'abbé semble avoir sur elle. Et pour tout vous dire, cette emprise ne vient pas entièrement de la Croix-Jugan. Il y a comme du soufre dans l'air, et un peu de sorcellerie pourrait bien être à l'œuvre.


« Elle vous regardait d'un grand œil mort, comme celui d'une génisse abattue, elle qui avait eu des yeux à casser toutes les vitres d'une cathédrale ! »



    Barbey d'Aurevilly dit qu'en écrivant L'ensorcelée, il a « tâché de faire du Shakespeare dans un fossé du Cotentin ». Et en effet, il y a de la tragédie, des passions dévorantes et de la crème fraîche. 

    Tout ça vient s'incarner dans les légendes et les on-dit qui circulent de plus ou moins longue date dans ce petit coin de campagne. Barbey alterne entre le style soutenu du narrateur principal et le patois des narrateurs secondaires qu'il a interrogés lors de son enquête. D'une certaine manière, le réalisme de l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan en est renforcé, et le lecteur se sent davantage immergé dans le village où se déroule l'histoire.


« – Je sais qui c'est, ma chère dame, dit Nônon Cocouan, avec cet air ineffable et particulier aux commères. Et ceci n'est point une injure car les commères, après tout, sont des poétesses au petit pied qui aiment les récits, les secrets dévoilés, les exagérations mensongères, aliment éternel de toute poésie ; ce sont les matrones de l'invention humaine qui pétrissent, à leur manière, les réalités de l'histoire. »

Au-delà d'un mystère qui viendrait seulement aguicher notre curiosité, L'Ensorcelée est également un roman émouvant, porté par une plume que je suis fort aise d'avoir découverte avant de me rencarder avec le barbu pour le dépôt de bilan.
Un lyrisme approuvé par Charles Baudelaire lui-même en personne qui écrit le 13 novembre 1858 : « Si vous n'avez jamais lu l'Ensorcelée, profitez de la réimpression Bourdilliat (Librairie nouvelle). Je viens de relire ce livre qui m'a paru encore plus chef-d'œuvre que la première fois ». Argument d'autorité dans ta face.



    En résumé : L'Ensorcelée, est une tragédie magnifiquement écrite, nourrie de croyances populaires et de légendes, un texte d'une poésie puissante, et un roman fantastique dont le mystérieux abbé de la Croix-Jugan mériterait d'être mis sur le même piédestal que Dracula, Dom Juan et autres héros mythiques.
Certes, ce n'est pas une écriture simplissime à lire mais en prenant son temps, en dégustant, on s'y retrouve sans problème. N'hésitez pas à vous offrir ce petit échantillon de gastronomie littéraire : vous le valez bien !
Un dernier avertissement ceci dit : la quatrième de couverture de l'édition Folio divulgâche (spoile) à mort. C'est pour ça que j'ai choisi l'édition GF (dont la préface est très intéressante ; c'est là que j'ai pioché la citation de Baudelaire).






Ah ben voilà : il est jaloux ! (source image : Giphy)


mercredi 26 juin 2019

Lire la Sibérie


     À l'occasion des journées du livre russe en février dernier, j'ai pu assister à une table ronde réunissant des écrivains autour du thème « Sibérie, terre de liberté et de relégation ». L'occasion de glaner des idées de lectures sur le sujet. Je les partage ici. 
J'y ai ajouté, en deuxième partie, le compte-rendu de mes lectures personnelles (et j'ai gardé les meilleures pour la fin).

Pour lire les résumés des œuvres que je n'ai pas lues, vous pouvez cliquer sur leur couvertures.

Vous pouvez également regarder la vidéo de la table ronde (il manque la fin étant donné que les intervenants ont dépassé le temps prévu).





Victor Remizov

        Dans son roman Volia volnaïa, Victor Remizov réfléchit à la question de la liberté à travers l'histoire d'une révolte dans un petit village à l'extrême est de la Sibérie.

https://www.lisez.com/livre-de-poche/volia-volnaia/9782264072993


Note : « volia » en russe peut vouloir dire « volonté » ou « liberté » (« volnaïa » est l'adjectif correspondant).

« La langue russe dispose de deux mots pour traduire la notion de liberté ; svoboda et volia. Le premier n'entre en usage que tardivement ; volia, en revanche, remonte au fond des âges ou presque. Le mot svoboda est d'origine étrangère et désigne la liberté individuelle ; volia exprime, le plus souvent, la libération brutale, violente, d'une tutelle. [...] La volia peut être accordée, elle peut aussi être "arrachée". C'est une notion extérieure, matérielle, sans la signification morale de la svoboda.[...]
    Bien souvent, la volia, lorsqu'elle rompt ses chaînes, prend la forme d'une licence effrénée, d'une fête cruelle où tout est permis. Au XIXème siècle, considérant l'histoire de son pays, Pouchkine mettra en garde contre le bount (le soulèvement) à la russe, "impitoyable et absurde". » 

Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire




Dmitri Danilov


        Pour l'instant, seul un petit recueil de ses nouvelles est édité dans la revue Lettres russes : http://sokolo.lrs.free.fr ; pour le sujet qui nous intéresse, il s'intéresse surtout aux villes industrielles (de quoi sortir des habituelles représentations de la Sibérie, toujours sauvages).



 


Vassili Golovanov

        Spécialisé dans le récit de voyage, il a consacré une nouvelle à la République de Touva (« aux confins de la Mongolie, terre de chamans ») dans son recueil Espace et labyrinthes.
Comme je le connais peu et qu'il nous a peu parlé de son œuvre, je préfère laisser la parole à ceux qui l'ont lu.

« Considéré comme le  "Nicolas Bouvier russe" depuis son magistral Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov par sa prose poétique envoûtante nous invite à errer et parfois à nous perdre dans un labyrinthe géographique, culturel et mythique. »
(site de la librairie Compagnie, avis complet ici : http://www.librairie-compagnie.fr/livre/85632)



https://editions-verdier.fr/livre/espace-et-labyrinthes/


 


Yves Gauthier

        Il a traduit plusieurs livres sur la Sibérie (notamment les œuvres de l'auteur tchouktche Iouri Rytkhèou et L'ours est mon maître de Valentin Pajetnov). Il a également co-écrit L'exploration de la Sibérie avec Antoine Garcia. Je ne vais pas vous présenter l'intégralité de son œuvre foisonnante, voici donc un lien vers sa bibliographie : https://www.transboreal.fr/auteurs.php?id=405&page=oeuvres.



- L'exploration de la Sibérie : Les auteurs nous font suivre les récits de divers explorateurs. Cette narration à plusieurs voix couvre les débuts de l'exploration à la fin du XVIème siècle jusqu'à l'exploitation intensive au XIXème.
(Sur le même sujet et au rayon essai, vous trouverez L'épopée sibérienne d'Eric Hoesli.)


« Au cours des années 1610 à 1640, les Russes avancèrent de quatre mille huit cents kilomètres, de l'Ob au Pcifique, et menèrent à bien la conquête, si ce n'est la mise en valeur, de la Sibérie. »
Nicholas V. Riasanovsky, Histoire de la Russie 
 

    - Traduction : Ermites dans la taïga de Vassili Peskov raconte la découverte en 1978 d'une famille de vieux-croyants qui n'avait eu aucun contact avec le reste du monde depuis 1938.
Mais quoi-t-est-ce que les vieux-croyants ? Ce sont les fidèles qui ont refusé la réforme de l'Église orthodoxe au milieu du XVIIème siècle (cette réforme comprenait une nouvelle traduction des textes religieux et quelques modifications des rites, comme le signe de croix à trois doigts au lieu de deux). Ce refus les condamne à la clandestinité. Pour le coup, la Sibérie, sauvage et immense est une planque de choix.



http://www.transboreal.fr/librairie.php?code=TRAVPEXS&jstart=1https://www.actes-sud.fr/catalogue/babel-aventure/ermites-dans-la-taigahttps://www.transboreal.fr/librairie.php?code=TRASIOMM


(Depuis la rédaction de cet article, j'ai lu Ermites dans taïga ; vous pouvez lire l'article que je lui ai consacré ICI.)

 


Anne-Victoire Charrin

    Professeur à l'INALCO (l'institut national des langues et civilisations orientales), elle est spécialiste des peuples autochtones de Sibérie. Elle a notamment co-traduit La mère de Dieu dans les neiges de sang de Eremeï Aïpine. Hélas, beaucoup de ses écrits ne sont plus édités ; je vous partage tout de même deux titres particulièrement alléchants, on ne sait jamais (internet, l'occasion, les bibliothèques...).


    Vous trouverez aussi une interview très intéressante d'Anne-Victoire Charrin sur les littératures autochtones de Sibérie par ici : https://fr.rbth.com/art/culture/2015/12/26/la-memoire-des-ethnies-siberiennes-dans-lecrit_555059


https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1983_num_23_4_368458
(recueil de récits de la mythologie koriake)
http://mediatheques.perpignanmediterraneemetropole.fr/in/details.xhtml?id=p::usmarcdef_303831


 



Eva Toulouze

    Chargée de la modération, elle a également consacré des écrits aux peuples de Sibérie.


http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=37432&razSqlClone=1

 





Mes lectures




Mikhaïl Tarkovski



 

    Mikhaïl Tarkovski habite dans le petit village de Bakhta (200 habitants) au bord du Ienisseï. Il a consacré à la vie dans ce coin reculé un recueil de nouvelles qui sent la Russie à plein nez : Le temps gelé. Chaque nouvelle décrit une étape décisive dans la vie d'un villageois, souvent à travers des événements en apparence anodins mais qui les révèlent à eux-mêmes et au lecteur.
Tarkovski ponctue ses récits de descriptions d'objets et de détails du paysage qui captent l'essence d'un moment ou d'un lieu.
Cet amour du détail, de l'anodin est bien exprimée par cet extrait de la postface qui offre une importante clé de lecture :



« Avec Tolstoï et Dostoïevski, ma grand-mère m'a offert Pouchkine, Lermontov, Tiouttchev, Goumiliov. Une fois qu'elle était tombée sur une biographie de Pouchkine, elle m'en a fait la lecture. Tout un pan de ma vie avec elle a été placé sous le signe de ce livre, et je me souviens de son émotion quand Pouchkine meurt en duel. Elle avait été particulièrement touchée par le fait qu'au moment de sa mort il ait demandé des mûres blanches au sirop. Chez elle, les événements les plus importants étaient toujours liés à un détail de la vie russe qui lui était familier. »




Dostoïevski



    Dans les Récits de la maison des morts ou Souvenirs de la maison des morts ou Les carnets de la maison morte (joies de la traduction), Dostoïevski se cache derrière un narrateur pour consigner les souvenirs de son séjour au bagne (entre 1850 et 1854 ; le bougre avait commis le crime de lire un texte séditieux lors de la réunion d'un cercle socialiste).
Si le sujet ne semble pas tout à fait réjouissant, l'atmosphère y est beaucoup moins lourde que dans ses romans. Certains passages sont drôles et les bagnards, tantôt brutes finies, tantôt grands enfant, nous surprennent plus d'une fois ; les situations cocasses ne manquent pas.


    Bon, à me lire, on croirait que « la maison des morts » était une sorte de Club Sib, alors que c'est bien une expérience difficile que le narrateur partage avec nous, mais sans pathos. Et son séjour au bagne nous aura donné le Dosto des grands romans : Crime et châtiment, L'idiot et Les Frères Karamazov, ont été écrits après le bagne qui a profondément bouleversé sa vision du monde et des hommes.
 

Assez facile d'accès, touchant, ce peut être un bon choix pour commencer à lire Dostoïevski.

 « L'âme et son développement ne peuvent guère être ramenés à un quelconque étalon. L'instruction même, en pareils cas, ne saurait servir de mesure. Je suis prêt tout le premier à témoigner que, dans le moins cultivé des milieux, dans le plus opprimé, j'ai rencontré parmi ces malheureux des traits du développement spirituel le plus raffiné. Il se produit parfois en prison des faits comme celui-ci : vous connaissez un homme depuis bien des années, et vous pensez que c'est une bête brute, et non un homme. Vous le méprisez. Et soudain un instant arrive par hasard où son âme, dans un élan involontaire, s'ouvre de l'extérieur, et vous y voyez une telle richesse, tant de sentiment et de cœur, une si vive intelligence et de sa souffrance personnelle et de la souffrance d'autrui, que vous avez l'impression d'avoir les yeux dessillés et que sur le moment vous avez peine à croire ce que vous avez vous-même vu et entendu... Le contraire arrive aussi : l'instruction fait bon ménage parfois avec tant de barbarie, de cynisme, que vous en avez la nausée. Si bon ou favorablement prévenu que vous soyez, vous ne trouvez dans votre cœur ni excuse, ni justification. »



Varlam Chalamov

Édition maousse
Édition mini maousse


    Les récits de la Kolyma relatent l'expérience de l'auteur dans les camps du goulag à la Kolyma ; lieu où se trouvaient certains des camps les plus durs, où le détenu est réduit à l'état de  « crevard » (oui : c'est bien le terme employé dans ce recueil, « dokhodiaga » en russe). Le crevard, c'est celui qui est à bout, épuisé par le travail, affamé.


  « Nous n'avions pas la force d'éprouver des sentiments, de chercher un travail plus facile, de nous démener, d'interroger, de demander. [...]
    Il eût fallu quelque chose d'extérieur pour nous tirer de notre indifférence, nous éloigner de la mort qui approchait lentement. Une force venue du dehors, pas du dedans. Tout avait été consumé, vidé en nous ; tout nous était égal et nous ne faisions pas de projets au-delà du lendemain. »


Le narrateur vit pour témoigner mais aussi pour s'interroger sur la possibilité de ce témoignage (car il n'est plus le « crevard » qu'il était). Parfois même, il semble écrire pour se convaincre de la réalité de son expérience.
En bref, ce sont des textes assez denses (la préface à l'édition de poche est très utile pour nous aider à nous y retrouver) mais courts, d'une poésie brutale qui n'épargne aucun détail de la vie des détenus.



« Mais la peau qui a repoussé, cette peau neuve, ces muscles sur mes os, ont-ils vraiment le droit d'écrire ? S'ils le font, que ce soient les mots qu'aurait pu tracer l'autre gant, celui de la Kolyma, le gant du forçat à la paume calleuse entamée jusqu'au sang par la rivelaine, aux doigts crispés sur le manche de la pelle. Ces doigts-là sont incapables de se déplier pour prendre la plume et raconter leur histoire. »

 
L'intégrale est monumentale (1500 pages en grand format : si ça c'est pas de la fureur de témoigner) ; heureusement pour ceux qui voudraient y tremper un orteil avant de se jeter complètement à l'eau il existe un petit recueil en poche (13 récits, 150 pages).







Et attention messieurs-dames ! On entre en zone coups de cœur, voici la crème de la crème glacée... Si bien que j'ai déjà consacré un article à chacun de ces titres. Je me contenterai donc de vous les présenter brièvement ici et de vous renvoyer aux articles susmentionnés.




Andreï Makine 


 
     Ce roman nous emmène dans la taïga en 1952. Le narrateur est embarqué malgré lui dans la traque d'un évadé de camp du goulag. Il a pour compagnons des hommes aussi différents que leurs motivations (obsessions ?) respectives : obtenir une promotion, éviter une sanction en cas de manque de zèle, etc. Quant à notre narrateur, il aura plus d'une fois l'occasion d'être surpris par sa propre férocité alors même qu'il éprouvait a priori une certaine sympathie pour ce prisonnier ou plutôt, pour citer le roman : « Malgré moi, je ressentis pour lui non pas de la sympathie mais cet attrait qui devait unir, dans les temps immémoriaux, deux solitaires se croisant dans une forêt sauvage. »


Le détail affriolant dans cette traque, c'est que le fugitif n'est jamais loin : il laisse bien sûr des traces mais il est surtout plusieurs fois à portée de vue de ses poursuivants (seulement, la topographie et la végétation les empêchent de le rejoindre). 



Pour en savoir plus (mais toujours sans divulgâchis, c'est par ici : https://potesenpapier.blogspot.com/2018/04/larchipel-dune-autre-vie-andrei-makine.html).




Sylvain Tesson



    J'ai gardé mon chouchou pour la fin. Ce n'est peut-être pas un choix très original mais c'est bien celui qui m'a le plus touchée.

   Sylvain Tesson s'est retiré seul (avec une caisse de livres, tout de même) dans une cabane au bord du lac Baïkal pendant six mois. Pendant son séjour, il a tenu un journal. Il nous est livré tel quel sous le titre « Dans les forêts de Sibérie ». 

    Ermite dans l'âme, le sujet ne pouvait que m'attirer. J'avais certainement des attentes assez élevées en ouvrant ce livre et Tesson a réussi à les surpasser. Et je pense que même ceux qui redoutent la solitude pourront apprécier cette lecture : ce sera une aventure plus grande encore pour eux.

     Dans les forêts de Sibérie c'est une petite retraite à portée de livre. J'ai tendance à me méfier des livres qui ont beaucoup de succès ; je crains toujours qu'une œuvre qui semble plaire à tout le monde n'y réussisse que par une certaine démagogie, un discours aseptisé ou des facilités narratives. Dans le cas de Dans les forêts de Sibérie, je pense qu'il s'agit d'autre chose ; que cette retraite répond à des besoins profonds des citadins de notre époque qui manquent cruellement de temps, d'espace, de silence, de simplicité. 
Sylvain Tesson nous offre une pause et nous permet de prendre le temps, ne serait-ce que celui d'une lecture. Et il le fait avec style.

     J'espère avoir un peu rendu justice à ce petit trésor en écrivant l'article que voici : https://potesenpapier.blogspot.com/2017/11/la-marque-heinz-commercialise-une_9.html , et réussir à convaincre de le lire quelques personnes à qui il fera, je l'espère, beaucoup de bien.


« J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. 
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché de vivre dans la lenteur et la simplicité.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à l'existence.
Et si la liberté consistait à posséder le temps ?
Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ? » 



    Si après Dans les forêts de Sibérie vous en demandez encore, vous pouvez vous offrir ce livre de photos (par Thomas Goisque) et de peintures (Bertrand de Miollis et Olivier Desvaux) agrémentées de citations issues de différentes œuvres de Sylvain Tesson. Vous pouvez le feuilleter en ligne ICI.




    En bonus, vous pouvez regarder cette vidéo qui réunit Andreï Makine et Sylvain Tesson pour parler de L'archipel d'une autre vie. Attention : si vous êtes très alertes, vous risquez de vous faire spoiler L'archipel d'une autre vie ; en revanche, si, comme moi, vous êtes aux fraises (des bois), vous pouvez y aller.

 



    Enfin, la Sibérie c'est 13 millions de km² (contre 632 734 km² pour la France), des peuples divers, des climats plus variés qu'on ne le pense, des étendues sauvages aussi bien que des villes industrielles extrêmement polluées... Avec ma modeste sélection, on est loin d'en avoir fait le tour. N'hésitez donc pas à partager vos propres lectures en commentaires.




   La conférence a aussi été l'occasion de récupérer des idées de films (documentaires) : 24 fois la neige (ou 24 neiges ; 24 снега) de Mikhaïl Barynine et Les gens heureux (Счастливые люди ; adapté par Werner Herzog : Happy people) de Dmitri Vassioukov (interviewé ICI),auquel a également participé Mikhaïl Tarkovski.     









vendredi 21 juin 2019

Chagrin d'école - Daniel Pennac




    Dix mois auront passé entre mon dernier coup de cœur et celui-ci. Ce n'est pas faute d'avoir lu ; je suis juste chiante (pardonnez mon français, mais c'est le terme clinique).
Chagrin d'école m'a happée par le style, l'intelligence bienveillante, l'humour et l'énergie qui brillent à chaque page : je vous laisse en juger à la lecture des extraits cités (en italique).
Je l'ai dévoré comme un roman à suspens. Je l'ai aussi savouré comme l'œuvre d'un auteur assez familier de la langue pour s'amuser avec elle ; je l'ai ruminé comme une œuvre qui apprend à réfléchir et à aimer.
   
    Chagrin d'école est une sorte d'hybride entre essai et autobiographie. Le but est de saisir cette figure du cancre que l'auteur a incarné puis rencontré dans ses classes une fois devenu professeur. Bien sûr, il s'agit aussi de comprendre comment aider les mauvais élèves à s'en sortir. Mais ici il ne s'agit pas d'une course à la réussite pour la réussite. L'urgence vient de ce constat : il n'y a pas de cancre heureux.





     « – Si ce que vous écrivez de votre cancrerie est vrai, pourrait-on m'objecter, cette métamorphose est un authentique mystère !
    À ne pas y croire, en effet. C'est d'ailleurs le lot du cancre : on ne le croit jamais. Pendant sa crancrerie on l'accuse de déguiser une paresse vicieuse en lamentations commodes : "Arrête de nous raconter des histoires et travaille !" Et quand sa situation sociale atteste qu'il s'en est sorti on le soupçonne de se faire valoir : "Vous, un ancien cancre ? Allons donc, vous vous vantez !" Le fait est que le bonnet d'âne se porte volontiers a posteriori. C'est même une décoration qu'on s'octroie couramment en société. Elle vous distingue de ceux dont le seul mérite fut de suivre les chemins du savoir balisé. Le gotha pullule d'anciens cancres héroïques. On les entend, ces malins, dans les salons, sur les ondes, présenter leurs déboires scolaires comme hauts faits de résistance. Je ne crois, moi, à ces paroles, que si j'y perçois l'arrière-son d'une douleur. Car si l'on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu'elle nous infligea. Cette enfance-là n'était pas drôle, et s'en souvenir ne l'est pas davantage. Impossible de s'en flatter. Comme si l'ancien asthmatique se vantait d'avoir senti mille fois qu'il allait mourir d'étouffement ! Pour autant, le cancre tiré d'affaire ne souhaite pas qu'on le plaigne, surtout pas, il veut oublier, c'est tout, ne plus penser à cette honte. Et puis il sait, au fond de lui, qu'il aurait fort bien pu ne pas s'en sortir. Après tout, les cancres perdus à vie sont les plus nombreux. J'ai toujours eu le sentiment d'être un rescapé. »



Chagrin d'école (Merci Giphy.)


     Pennac ne prétend pas livrer une méthode ; il est plutôt sceptique vis-à-vis des méthodes.

[Ici l'écrivain engage un dialogue avec le cancre qu'il a été.]
    « – Vas-y, toi qui sais tout sans avoir rien appris, le moyen d'enseigner sans être préparé à ça ? Il y a une méthode ?
    – C'est pas ce qui manque, les méthodes, il n'y a même que ça, des méthodes ! Vous passez votre temps à vous réfugier dans les méthodes, alors qu'au fond de vous vous savez très bien que la méthode ne suffit pas. »


    Le récit n'est pas chronologique, parce qu'il ne s'agit pas de la « success story » d'un cancre devenu professeur de français
Le cancre et l'écrivain dialoguent, s'engueulent... Pennac s'appuie autant sur sa propre expérience de cancre que sur ceux qu'il a rencontrés dans ses classes ; il va et vient sans arrêt entre ces deux périodes de sa vie. Ce qui peut parfois donner l'impression que la narration tourne en rond, mais chaque aller, chaque retour offre une nouvelle perspective, nous fait creuser un peu plus loin vers le fond du problème.

   Pennac essaie de se mettre à la place de ses élèves pour mieux les comprendre. Certes, il sait ce que c'est que d'être cancre, mais il ne s'arrête pas à sa propre expérience et fait (plus d'une fois) l'effort de se représenter ce que le contexte actuel change dans la vie des adolescents.


    « Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années [...] il se serait offert un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer de jeunes obèses en les désincarnant. »

Ça nous change de l'habituel discours méprisant des adultes à propos des « jeunes ». Pennac est l'anti vieux con ; un adulte mature, en somme.



(Giphy mon nouveau meilleur ami)


    Certes, le fait d'avoir été cancre l'aide beaucoup, mais il aurait aussi bien pu oublier cette période de sa vie et ignorer les difficultés de ses élèves : c'est plus facile, ça évite de faire l'effort de comprendre. Même avec cette expérience bien utile, il faut faire un effort. Pourtant, il ne s'agit pas tout à fait d'empathie dans le cas du professeur, comme son cancre le dit à Pennac : « On s'en fout de votre empathie ! Elle nous coulerait plutôt, votre empathie ! Personne ne vous demande de vous prendre pour nous, on vous demande de sauver les gosses qui n'ont pas les moyens de vous le demander, tu peux comprendre, ça ? On vous demande d'ajouter à toutes vos connaissances l'intuition de l'ignorance, et d'aller à la pêche au cancre, c'est votre boulot ! Le mauvais élèves se prendra en main quand vous lui aurez appris à se prendre en main ! C'est tout ce qu'on vous demande ! »

Et pourtant, quelle leçon d'empathie Chagrin d'école aura été pour moi. C'est un livre qui m'aura faite rire et réfléchir ; et au-delà de l'empathie, il m'aura donné une leçon d'autre chose encore...

[Je reviens à la conversation entre l'écrivain et l'ancien cancre.]
« – Vous savez très bien que la méthode ne suffit pas. Il lui manque quelque chose.
   –  Qu'est-ce qu'il lui manque ?
   – Je ne peux pas le dire.
   – Pourquoi ?
   – C'est un gros mot.
   – Pire qu'empathie ?
  – Sans comparaison. Un mot que tu ne peux absolument pas prononcer dans une école, un lycée, une fac, ou tout ce qui y ressemble.
   – À savoir ?
   – Non, vraiment, je ne peux pas...
   – Allez, vas-y !
   – Je ne peux pas, je te dis ! Si tu sors ce mot en parlant d'instruction, tu te fais lyncher.
   – ...
   – ...
   – ... »

La réponse dans Chagrin d'école




L'empathie par Sheldon Cooper (source : Pinterest)